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24 février 2007 6 24 /02 /février /2007 17:32

Valenciennes – Zurich : le crash

Un collègue, Paque, dont j’ai oublié le prénom, et qui anime une société d’avions taxis à Valenciennes, AIR HAINAUT, me demande un jour ou il est en vacances, de voler sur l’un de ses deux avions, un Beechcraft Baron pour aller à Zurich récupérer un document auprès d’un client et le rapporter à Valenciennes.

La mission est simple, il fait beau. Je prépare le vol dans mon bureau et le fils du patron, Jacques, médecin lui aussi et pilote privé me demande s’il peut m’accompagner. Je vole avec lui de temps en temps sur le Navajo, je lui fais un peu de formation.

Je lui laisse les commandes pendant le vol et nous débutons l’approche. Le contrôle nous demande de garder une vitesse élevée pour garder l’espacement avec un avion de ligne qui nous suit. Nous sommes à l’arrondi train et volets sortis. Le contrôle nous demande de dégager rapidement après l’atterrissage.

J’ai la main gauche sur le volant pour suivre le pilotage de mon copilote occasionnel et le micro dans la main droite pour répondre à la tour et lui confirmer que nous allons bien dégager au prochain taxiway.

Soudainement, le nez de l’avion s’enfonce, instinctivement je tire sur le manche, mais la

vitesse est maintenant trop faible, c’est sans effet, puis dans la seconde suivante je sens le train droit qui s’enfonce puis le gauche et nous glissons, nous glissons. 165 mètres plus loin nous sommes immobilisés sur le côté droit de la piste et j’entends la tour qui nous dit :

« F-Bxx, take the next taxiway quickly ! ».

« I’m sorry sir, I’m crashed on the runway…. »

« F-Bxx I say again, take the next taxiway quickly »

« Sorry, I »m crashed on the runway… »

« Ah… ! F-BXX, are you crashed on the runway… ? « 

« Oh….. ! yes sir, I’m crashed on the runway…pinpon…pinpon…. ! »

« F-Bxx… OK, I understand, you are crashed on the runway, dont move…. !

(Dialogue authentique… !)

 

Très peu de temps après, nous sommes survolés très bas par le « liner » qui nous suivait, le bruit des réacteurs est assourdissant. Puis ce seront deux autres avions de ligne qui attendaient en bout de piste qui passent à côté de nous pour rejoindre la piste secondaire transversale ou celui qui a remis les gaz va se poser. Nous voyons tous les passagers, nez collé contre le hublot… !

 

Dans la minute qui suit, nous sommes entourés d’au moins dix camions pompiers avec leurs canons braqués vers nous. Impressionnant.. ! Je me dis qu’à la première fumée suspecte nous allons être noyés sous la mousse.

Dans le même temps et même avec un peu d’avance, une voiture de police s’arrête près de l’avion, le policier monte à bord et prend en photos polaroïd le tableau de bord puis l’avion de l’extérieur.

 

 

Que s’est-il passé ? ?

Juste à l’instant de l’atterrissage, pour accélérer la manœuvre, Jacques, sans que j’aie eu la possibilité de réagir, s’est jeté sur ce qu’il a pris pour la manette des volets… Sauf qu’il a manœuvré la manette du train d’atterrissage… ! Les capteurs de sécurité ne sont pas encore enclenchés puisque les amortisseurs ne sont pas complètement sollicités du fait de la portance résiduelle due à notre vitesse encore assez élevée. Rétractation du train d’atterrissage par les moteurs électriques, le nez d’abord, les deux trains principaux ensuite.

Il faut dire que cet avion présente une anomalie par rapport aux autres modèles d’avion. Au lieu d’avoir la commande du train d’atterrissage « sous la main », à côté du volant, à gauche des manettes de puissance, elle est à droite à la place de la commande des volets. Il y a donc inversion par rapport au Navajo avec lequel nous volons habituellement. Faute bête, mais très compréhensible. D’ailleurs, les modèles de Baron plus récents ont les manettes à la bonne place.

 

Je contemple l’avion. Jacques me tourne autour.

« Je suis désolé, Monsieur Ebrard… je suis désolé, Monsieur Ebrard… je suis désolé… » Moi aussi. Je comprends bien l’erreur, mais j’ai envie de lui dire des conneries. Je me dis :

«Ferme ta gueule, c’est le fils de ton patron… ferme ta gueule, c’est le fils de ton patron ».

 

Nous sommes conduits dans les bureaux de la police de l’aéroport, interrogés chacun de notre côté sur les circonstances de l’accident .

Moins de 20 minutes après, depuis la fenêtre du bureau, je vois passer le Baron sur une remorque. La piste a été dégagée rapidement… !

45 minutes après…45 minutes seulement, je suis libéré… ! J’ai signé mon procès-verbal, mes licences ont été photocopiées ainsi que les documents de l’avion. Et rien n’a été demandé ensuite. Étonnant ! Et on dit que les Suisses sont lents… !

Étonnant, parce que si le même accident s’était produit en France, je peux vous assurer que j’aurai eu à passer des heures et des heures, avec nos chers fonctionnaires.

Jacques « libéré » un peu avant moi a trouvé un avion immédiatement pour rentrer à Lille, il m’a planté là. Je prends un autre avion, je suis mal, mal, mal. Les jours suivants, je reprends mes vols normalement. Ce sera le seul accident de ma carrière…en avion, car en ULM je vais avoir des pannes et des crashs.

 

Nous avons été convoqués par un juge un an après pour répondre chacun à notre tour du délit d’ »obstruction à la circulation ». Je suis entendu par le juge assisté d’une interprète, il est Suisse-Allemand. Je lui explique qu’au cours de l’atterrissage, je n’ai donné aucune consigne à mon copilote, je ne me sens pas responsable de son geste imprévisible. Par contre, bien évidemment, étant le pilote commandant de bord, instructeur de surcroit et beaucoup plus expérimenté, je suis censé tout envisager, j’assume donc de fait l’entière responsabilité de l’accident.

L’interprète me dit ensuite que le juge comprend parfaitement bien le français, mais ça fait partie de la loi d’être interrogé dans la langue judiciaire de la région, et que ma déclaration « responsable » lui a bien plu.


Affaire classée sans suite.

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Published by jean pierre Ebrard - dans AVIATION D'AFFAIRES
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