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18 octobre 2010 1 18 /10 /octobre /2010 11:25

     Tout le monde connait Mermoz et a peut-être lu quelques épisodes de sa vie.

 

      J'ai découvert le personnage « réellement extraordinaire«  qu'il était et quelle vie menait les pilotes de son époque à travers un livre formidable de Joseph Kessel ( Mermoz aux éditions folio) qui fut son ami.    A trouver chez les bouquinistes ou sur internet.

 

 

      A lire aussi les tomes I et II de la revue ICARE qui propose encore des exemplaires disponibles sur le site www.revue-icare.com

 

       mermoz.jpg

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Extrait du livre de J. Kessel

Le plateau des trois condors.

 

      Le 9 mars 1929, à 10 heures du matin, Mermoz ayant Collenot derrière lui ( son mécanicien attitré) quitta le terrain de Copiapo.

      Il monta par lentes spirales à l’altitude limite que lui permettait son appareil : 4200 m. Devant lui, la paroi cyclopéenne de la cordillère des Andes. Rien ne peut donner une image valable de cet océan vertical pétrifié.

 

       Cette barrière, Mermoz voulut la prendre en défaut. Longtemps, très longtemps, il croisa, il roda devant elle. Il ne trouva pas, du moins à l’altitude que son appareil ne pouvait dépasser. Jusqu’à 4500 m, la montagne lisse, d’un joint, d’un bloc, était inattaquable.

A 4500 m, entre les pics neigeux régulièrement plantés, des jours s’ouvraient.

« On peut passer les Andes utilement pour la ligne à 4500 m, » se dit Mermoz excédé par sa croisière inutile. « En dessous, rien à faire. »

 

      Tout autre que Mermoz fut revenu à Copiapo, eut contourné l’obstacle infranchissable par le Nord ou par le Sud et attendu, pour recommencer d’avoir un appareil capable de se mesurer avec quelques chances d’égalité à la montagne impitoyable. Mais Mermoz était Mermoz. Il ne croyait pas à l’impossible, ou plutôt avant de l’admettre, il épuisait tous les risques et allait jusqu’à une zone où personne que lui ne se fut aventuré. Il avait toujours la perception intuitive de la marge suprême. Ce qu’on a appelé son génie.

 

      Contemplant le front dentelé de la cordillère des Andes, Mermoz se dit encore : » pour passer, il manque à mon appareil 300 m d’altitude. Mais il ya les courants ascendants. »

 

      Mermoz se remit à croiser devant la paroi gigantesque en guettant les mouvements de l’air.

      La première ondulation qu’il sentit sous ses ailes fut insuffisante et il évita de justesse, par un renversement, le choc mortel contre le roc, mais il était presque arrivé à la hauteur d’une faille. Il manqua une seconde vague, une troisième. A la quatrième, plus puissante, il se sentit comme appuyé, comme vissé à une colonne qui s’élevait. Il arriva à la ligne jusque-là interdite. Un corridor s’ouvrit devant lui entre deux murs de neige. La barrière était vaincue. Il sautait par-dessus elle. Il était passé.

 

mermoz-2

 

                                      Le Laté-25 devant un Boeing 707.   (photo Icare - Mermoz)

 

     La joie d’avoir forcé la nature illumina Mermoz en cet instant où il se trouva de l’autre côté de la muraille des Andes, et où, vers l’est, des crêtes n’arrêtaient plus son regard. Il allait les survoler, il allait….

      Mais quelle était cette chute brutale de l’appareil, contre laquelle, tous muscles raidis, moteur lancé à plein régime, il ne pouvait rien ? Quel était ce vide qui l’aspirait ? Cet appel vers le bas, monstrueux, invincible qui décrochait le cœur ?

Mermoz connaissait la sorte d’entonnoir au creux duquel il descendait. Et il savait qu’aucune manœuvre n’était possible à cette altitude.

 

      « Je suis au ras des pierres » songea Mermoz, « je vais être inévitablement plaqué contre la montagne. Sauvons ce que l’on peut sauver. »

Mermoz cabra son appareil, coupa les gaz. Un heurt terrible ébranla l’avion. Il bondit, retomba, bondit de nouveau, roula en cahotant et s’affaissa.

 

      Mermoz et Collenot se regardèrent avec un profond soupir. Dans cette première minute, la joie et la stupeur de vivre encore, de vivre tout de même, les emplit entièrement.

Elle fut fugitive, Mermoz n’avait-il pas simplement reculé leur mort de quelques heures, et quelles heures !

      Ils étaient sur un plateau en pente douce cerné par des ravins profonds. Tout autour, dans un désordre fantastique et grandiose, scintillaient les croupes, les cimes, les arêtes et les pics. Un désert de pierres et de neige s’étendait à perte de vue. Et un silence, un silence sans nom.

 

      A cette altitude de 4200 m – le plafond exact du Laté 25 – il faisait un froid de moins 15°. Ni Mermoz, ni Collenot n’avaient de vêtements chauds. Ni l’un ni l’autre, ils n’avaient songé à emporter de provisions. Et l’appareil était inutilisable.

      Un examen sommaire avait suffi pour le montrer au mécanicien. Fuselage cassé, train d’atterrissage faussé, béquille arrachée…..

 

  • « Rien à faire, Collenot ? » avait demandé Mermoz.

  • « J’en ai bien peur, monsieur Mermoz, » avait dit Collenot.

  • « Alors en route ! »

 

      Ils se mirent en marche vers l’ouest, vers le Chili si proche par les airs, qui, quelques minutes plus tôt, étalait sous leurs yeux ses champs fleuris.

      « On y arrivera se répétait Mermoz, tout ensachant que la Cordillère n’avait jamais rendu encore les pilotes qui s’étaient égarés dans ses plis.

      Mermoz et Collenot descendirent, gravirent des pentes, trébuchant dans des pièges invisibles, glissant sur la glace, tombant dans la neige. Trois condors les suivaient d’un vol concentrique.

 

      Au bout d’une heure, les deux hommes se retournèrent pour mesurer la distance parcourue en ligne droite. Il n’y avait pas 500 mètres de l’endroit où ils se trouvaient à la carcasse de l’avion.

 

  • « Une seconde » dit Mermoz.

 

      Les sourcils joints, les mains dans les poches de son manteau de cuir, le mento enfoui dans le col, il pesa les chances de vie et de mort. A quoi bon continuer cette marche ? Elle ne pouvait les mener qu’à l’épuisement, puis le gel ferait d’eux sa proie.

 

  • « Collenot » dit Mermoz.

  • « Oui, Monsieur Mermoz », dit Collenot.

  • « Il faut réparer le taxi ».

  • « Je vais essayer ,monsieur Mermoz ».

 

       Ils retournèrent sur leur pas. Les trois condors les suivirent qui savaient du fond des âges que les hommes n’échappent pas à la haute Cordillère des Andes.

 

      Il était deux heures de l’après-midi quand Mermoz et Collenot arrivèrent près de l’appareil.

      Du doigt, de l’œil, de l’oreille et de ce sens spécial qu’il avait des rouages de la machine volante, Collenot l'étudia.

 

  • « On y arrivera…peut-être, monsieur Mermoz », déclara-t-il enfin. « j’ai tous mes outils dans le coffre.

 

       Ils se mirent au travail. Collenot dirigeait Mermoz.

      Il faudrait avoir l’expérience et le don d’un mécanicien génial, pour dénombrer et comprendre les gestes que fit Collenot, ses trouvailles, ses inspirations, et comment il arriva à redresser le train d’atterrissage, remplacer la béquille, assurer la solidité du fuselage, rendre inoffensives les avaries du moteur.

       Il tordait le fil de fer, triturait la tôle, enlevait à l’avion des pièces secondaires pour en faire des pièces essentielles, transformait le métal, lui donnait une vie nouvelle.

      La ficelle lui servit aussi, et les bouts d’étoffe et de cuir.

      Etrange atelier en plein vent, en pleine neige, à 4000 m de haut, avec trois condors fichés sur les pics voisins comme de lugubres sentinelles.

 

      La nuit n’arrêta pas ce labeur. Le froid engourdissait leurs mains et brûlait leur corps, la faim les affaiblissait. Pour apaiser leur soif, ils mangeaient de la neige. Parfois, ils se serraient l’un contre l’autre dans la cabine de l’avion pour se réchauffer.

 

      A l’aube, Collenot moins résistant que Mermoz commença à subir les effets du mal de montagne. Il saigna du nez et des oreilles. Des étourdissements le firent vaciller, pourtant il n’arrêta pas son labeur durant toute la journée qui suivit.

       Le soir, il n’avait pas terminé. Le froid cette nuit-là fut plus vif encore.

      A demi gelés, exténués de faim, la tête bourdonnante, Mermoz et Collenot se couchèrent dans la cabine des passagers. Ils mêlèrent leur chaleur, leur respiration.

 

       Avec le soleil, Collenot se remit à l’ouvrage. Mermoz, évitant de regarder les condors, se promena longuement le long du plateau, examina le terrain pied par pied.


        La matinée était à peine commencée lorsque Collenot dit :

  • « Monsieur Mermoz, je crois qu’on peut essayer le moteur ».

 

  •  

 

       Quel chant d’orgue dans la Cordillère !

 

      Les deux amis l’écoutèrent religieusement. Pas une défaillance, pas une fausse note.
     Soudain, leurs traits se contractèrent. De l’eau fuyait le long des parois métalliques. Le gel avait fait éclater les canalisations du radiateur.

      Chiffons, vernis, bouts de bois, vieux papiers, morceaux de pantalon, Collenot de tout cela fit une sorte de pâte et boucha les fissures. Mais il n’essaya plus le moteur.

      Les condors, effrayés un instant, revinrent.

 

      Durant l’exploration minutieuse qu’il avait faite des environs, Mermoz avait conçu , pour le décollage, un plan d’une hardiesse insensée, mais qui lui apparut comme le seul moyen possible de salut.

      Le plateau sur lequel se trouvait l’appareil descendait en pente douce. Cette pente fixait inexorablement l’axe du départ. En effet le socle était trop étroit pour que l’avion pût s’envoler dans l’autre sens. De plus, se trouvant à son altitude limite, il ne pouvait s’agripper à l’air et manœuvrer qu’en descendant d’abord.

      Donc, il fallait le lancer sur la déclivité naturelle qui lui donnerait force et vie. Mais cette déclivité aboutissait à un ravin dont le bord opposé et situé un peu plus bas que la plateforme formait obstacle. Puis venaient un autre ravin et un troisième dont les bords allaient toujours s’abaissant.

       Mermoz savait que, parvenu au bout de la pente, son avion n’aurait acquis ni la vitesse, ni la puissance nécessaire pour survoler ces trois degrés.

      Il avait donc repéré à la surface une étroite bande à peu près plate, qu’il toucherait de ses roues pour rebondir de l’un à l’autre comme sur autant de tremplins et plonger enfin dans la mince vallée qui bleuissait au fond.

 

      Mermoz ne se demanda pas un instant si l’appareil soutiendrait ces chocs après les réparations de fortune. Il fallait sauter, il sauterait.

      Mais pour que ce projet, qui comportait une chance sur mille de réussite, reçut un commencement d’exécution, il devait donner à la course initiale de l’avion le plus de champ possible, c’est-à-dire le pousser jusqu’au sommet du plateau.

      Mermoz et Collenot délestèrent le Laté 25 de tout ce qui n’était pas strictement indispensable ; ils abandonnèrent sur la neige un réservoir d’essence de 480 litres avec ses ferrures, les tirebouchons d’amarrage, l’outillage de l’avion, le cric, des bidons d’huile. Ils arrachèrent les banquettes de la cabine des passagers.

      Le Laté 25 semblait sortir d’un pillage. Malgré cela, il pesait encore plus de 2000 kilos. Et deux hommes, qui depuis cinquante heures n’avaient rien mangé, presque pas dormis, que le gel avait torturés, devaient le faire rouler, en remontant la pente, sur une piste rocheuse pendant un demi-kilomètre. Et Collenot tenait à peine sur ses jambes. Mermoz mit huit heures à parachever cet exploit.

 

      Puis ils tournèrent l’avion le nez vers l’abime. A ce moment Collenot dit d’une voix sans timbre :

  • « Déchirez votre paletot de cuir, monsieur Mermoz » ».

 

      Il lacéra le sien. Les tubes d’eau avaient de nouveau cédé.

Collenot, grelotant, boucha les fuites, Mermoz, bien qu’il fut en bras de chemise, n’avait pas froid. Il tenait les commandes.

 

  • « Les cales » dit-il brièvement.

 

      Collenot écarta les grosses pierres posées sous les roues, sauta dans la cabine. L’avion roulait. Avec ce qui restait de sa veste, Collenot se couvrit la tête. Il ne voulait pas voir.

 

      Mermoz, le visage pareil à un masque, sentait chaque tressaillement de l’appareil dans sa chair. Plein moteur….Le bord de la pente, la chute, le premier tremplin. Le train d’atterrissage a tenu…. Le second obstacle…. Un mètre d’erreur et c’est la fin. La roue du gouvernail lui entrait dans les paumes…. L’endroit juste où il faut toucher…. Le Laté rebondit…. Le train a tenu…. Attention…. Le troisième ravin…. Ne pas se tromper d’un mètre…. Je touche…. Je saute. Oui…. Le train a tenu.

 

      A deux mains, Mermoz appuya sur le levier de profondeur, tomba dans la vallée, sentit s’éveiller à la vie les molécules de l’appareil, vira sur l’aile pour éviter le flanc de la montagne qui venait à lui avec une vitesse incroyable, redressa, remonta. Il était maitre de l’avion, du ciel, du monde.

 

      Par le couloir qu’il avait emprunté pour venir, et s’appuyant de nouveau sur un courant ascendant, il déboucha de la muraille tragique. La plaine frémissante d’arbres en fleurs reposait sous le soleil à son zénith.

 

       A midi, Mermoz était à Copiapo.

 

      Ceux qui l’ont vu atterrir m’ont dit que son visage et celui de Collenot étaient méconnaissables. Sous la barbe qui les rongeait, le froid n’en avait fait qu’une plaie.

 

       Des deux coté de la cordillère, en Argentine comme au Chili, dès qu’on l’avait su perdu dans la montagne barbare, on avait renoncé à l’espérance de le revoir.

Seuls ses amis refusaient d’accepter qu’il fût mort. Leurs occupations ordinaires, ils n’y pouvaient songer. Ils ne pouvaient que parler de Jean, calculer ses chances.

 

      Le téléphone leur apporta à Buenos-Ayres la nouvelle que Mermoz était à Copiapo. C’était à ce point un miracle que lorsqu’il raconta son aventure, les chiliens ne crurent pas Mermoz. Pourtant ils comptaient parmi leurs pilotes, et plus que tout autre peuple peut-être, des gens d’une bravoure démente et prêts à tous les risques. Mais ils savaient que la Cordillère ne rendait jamais ceux qu’elle avait pris.

       Ils envoyèrent une caravane à dos de mulet, à l’endroit qu’indiqua Mermoz comme ayant été celui de son décollage. Elle revint avec le réservoir d’essence, le cric, les banquettes arrachées. Alors seulement le prodige fut accepté pour vrai. Et la renommée de Mermoz, comme d’un être surnaturel, courut d’un bord à l’autre de l’Amérique du sud. Et comme sa stature et son visage se prêtaient à la légende, les Indiens des Andes et les gauchos des pampas et les péones du Paraguay, et les pécheurs du Brésil parlèrent d’un demi-dieu VENU DE France  qui volait comme un oiseau , et qui avait la force des montagnes.

 

      Dans les mois d’avril et de mai, Mermoz maitrisa la Cordillère. Il avait enfin reçu de France un appareil qui pouvait s‘élever jusqu’à 6000 m : le Potez 25. Il ne s’agissait plus de louvoyer, de ruser avec la montagne. Il pouvait l'attaquer de front, aller droit, aller vite.

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Published by manival - dans VOL EN MONTAGNE
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